Article de fond du BST

Boîtes noires - élément de sécurité essentiel en transport

par Wendy Tadros, Bureau de la sécurité des transports du Canada

Cet article est paru dans l'édition du 9 avril 2012 du journal The Hill Times.

Gatineau (Québec) — Lorsque le malheur frappe et que survient un accident de transport, les enquêteurs du Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST) sont dépêchés sur les lieux. Leur tâche, qui est souvent une véritable course contre la montre, consiste à passer au peigne fin les débris de l'accident et à résoudre le casse-tête mortel avant que disparaissent les précieux indices. Pour ces enquêteurs, la pièce la plus importante à retrouver demeure l'enregistreur de bord (la fameuse boîte noire), l'appareil qui stocke tous les renseignements vitaux concernant la navigation, les réglages des moteurs et de l'équipement, de même que les conversations, qui offrent parfois les indices les plus cruciaux.

Les hommes et les femmes qui travaillent au BST sont parmi les meilleurs dans ce domaine, et ils présentent une impressionnante feuille de route pour ce qui est de faire toute la lumière sur ces tragédies. Depuis plus de vingt ans, grâce à leurs efforts, cette organisation est devenue un chef de file mondial dans le domaine des enquêtes sur les accidents. Ils ont fait œuvre de pionniers dans l'emploi de techniques innovantes pour récupérer le disque dur d'un traversier submergé au large de la côte de la Colombie-Britannique; et avant cela, ils ont dragué le fond de l'océan, au large de Peggy's Cove, en Nouvelle-Écosse, pour reconstituer les millions de fragments du vol 111 de Swissair. Malgré ces réalisations, chaque enquêteur sait très bien que, sans la boîte noire et les renseignements qu'elle contient, le travail sera beaucoup plus difficile — comme si l'on donnait à quelqu'un une loupe brisée... avant d'éteindre les lumières! Cela ne veut pas dire que la cause est perdue d'avance; seulement, il faudra beaucoup plus de temps pour y arriver.

Il y a six semaines, trois personnes ont perdu la vie et des dizaines d'autres ont été blessées lorsque le train 92 de VIA Rail a quitté les rails près de Burlington, en Ontario. En quelques heures à peine, les enquêteurs du BST savaient, grâce à la boîte noire, que le train en question roulait beaucoup trop vite au moment de l'accident, soit à plus de 100 km/h dans une zone où la limite de vitesse était de 24 km/h, mais ce n'était que la première étape. Toutefois, étant donné qu'il n'est pas requis que ces appareils enregistrent les conversations, il pourrait bien être impossible de répondre à la question clé de savoir pourquoi la situation est survenue.

Durant l'été 2010, dans notre fragile région arctique, le BST a dû faire enquête une fois de plus lorsque le navire de croisière Clipper Adventurer s'est échoué dans le golfe Coronation, au Nunavut. Les enquêteurs dépêchés sur place ont découvert que le personnel navigant n'avait pas pris les mesures nécessaires pour sauvegarder les données de l'enregistreur de bord du navire, tout particulièrement les enregistrements des conversations sur le pont. Heureusement, aucun des quelque 200 passagers à bord n'a été blessé, mais il sera encore une fois beaucoup plus difficile de déterminer précisément comment cela est arrivé, et pourquoi.

La bonne nouvelle, c'est que dans certains domaines la saisie des données se fait correctement. Celui de l'aviation au Canada, par exemple, tire parti des avantages de l'enregistrement des données et des conversations depuis environ 50 ans. Les avantages de cette technologie sont apparus évidents une fois de plus en août dernier, lorsqu'un avion Boeing 737 s'est écrasé contre une colline à un mille à peine de l'aéroport de Resolute Bay, au Nunavut, tuant 12 des 15 personnes à son bord. Par pure coïncidence, des experts du BST étaient déjà en route pour prendre part à un exercice miliaire dans cette région, qui se voulait une démonstration des capacités du Canada dans l'Arctique. Ainsi, du personnel de recherche et de sauvetage était sur place quelques minutes seulement après l'accident, et nos enquêteurs ont tiré profit d'un niveau de collaboration extraordinaire de la part de la GRC, d'Environnement Canada et du ministère de la Défense nationale. Les enregistreurs de données et de conversations qui se trouvaient à bord de l'avion contiennent des renseignements qui joueront un rôle vital dans l'exécution de notre analyse au cours des mois à venir, et lorsque nous diffuserons notre rapport d'enquête, ce sont tous les Canadiens qui bénéficieront de nos conclusions.

Malgré de tels avantages indiscutables, l'utilisation d'enregistreurs de conversations demeure aléatoire. C'est le cas notamment du secteur ferroviaire au Canada, où celles et ceux qui devraient être des leaders de ce secteur se retranchent malheureusement derrière des positions arrêtées : ces entreprises accepteront d'utiliser ces enregistreurs uniquement s'ils servent à la surveillance de la conformité aux règles et de la discipline; en revanche, les syndicats craignent les mesures disciplinaires que pourrait entraîner l'enregistrement de l'activité dans la cabine des locomotives. Pourtant, le fait est que l'enregistrement des conversations a pour unique but la sécurité. Ces renseignements sont protégés par la loi, et nul ne peut s'en servir pour imposer des mesures disciplinaires ou engager des poursuites contre quelqu'un.

Il ne fait plus aucun doute que le moment est venu de passer outre aux arguments creux et de choisir le parti de la sécurité. Ce n'est pas demain que nous connaîtrons les conclusions de l'enquête de Burlington, mais déjà le ministre des Transports a porté la question des enregistreurs de conversations devant le Conseil consultatif sur la sécurité ferroviaire. C'est là un premier geste prometteur, mais il est absolument vital que nous dépassions l'étape de la consultation. Le moment est venu pour nos leaders d'agir parce que, pour accroître la sécurité du système de transport au Canada, les progrès réalisés compteront plus que les promesses faites.