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On néglige trop souvent la sécurité en montgolfière

par Wendy Tadros, Bureau de la sécurité des transports du Canada

Cet article a paru en anglais dans la revue newswire.com le 1 septembre 2011.

Il y a quelque chose de fondamental, voire presque primitif, à notre désir collectif de voler. Depuis 1783, lorsque les frères Montgolfier ont pour la première fois émerveillé la royauté française lors du lancement de leur Aérostat Réveillon, les poètes et ingénieurs ont rêvé de voler avec les aigles et de flotter au-dessus des nuages vers un endroit rarement visité par l'homme.

Cet automne, ce désir sera en vedette dans la région de la capitale nationale lorsque des milliers de personnes assisteront au Festival de montgolfières de Gatineau. Cet événement énormément populaire, qui a commencé en 1988, se déroule du 2 au 5 septembre et on s'attend à attirer des visiteurs (et des pilotes de montgolfière) des quatre coins du monde.

Il n'est pas difficile d'en comprendre la raison. Même s'il s'est écoulé plus de 200 ans, le principe de base du vol en montgolfière, sans parler de son charme, reste pratiquement le même : on remplit l'enveloppe d'air chaud, on fixe la nacelle et on flotte dans le beau ciel bleu. On doit faire preuve de prudence, toutefois, puisqu'il existe certains risques dont on ne parle pas - des risques qui ont occasionné quinze accidents déclarés de montgolfière depuis 1997, parmi lesquels il y a eu des décès.

En fait, il y a quatre ans, l'industrie a été secouée par deux accidents médiatisés qui ont ébranlé la confiance du public. Premièrement, le matin du 11 août 2007, une montgolfière avec à son bord onze passagers s'est envolée pour une visite touristique aux abords de Winnipeg. Cependant, le vol d'agrément s'est rapidement transformé en cauchemar lorsque de forts vents ont forcé un atterrissage difficile qui a sectionné une conduite de carburant, ce qui a provoqué un incendie qui a gravement blessé trois personnes. Moins de deux semaines plus tard, un autre accident, cette fois en Colombie-Britannique, s'est avéré encore plus tragique : de nombreux blessés et deux décès.

Selon Transports Canada (TC), près de 500 montgolfières sont enregistrées à travers le pays et, de toute évidence, la vaste majorité des vols se déroulent sans anicroche. En fait, l'enjeu concerne plutôt les règlements et la surveillance. En vertu de la Loi sur l'aéronautique, une montgolfière est définie comme un aéronef. L'utiliser contre paiement ou rémunération en fait un service aérien commercial et, par conséquent, cela oblige l'exploitant à respecter bon nombre des mêmes exigences qui s'appliquent aux autres aéronefs : opérations aériennes, attestation de compétence du pilote, normes d'entretien, de construction et de fabrication, sécurité des passagers, ainsi que restrictions en matière de décollage et d'atterrissage.

Par contre, les montgolfières ne sont pas réglementées de la même façon que les autres types d'aéronefs, pour lesquels TC établit non seulement des normes et règlements clairement définis, mais il les met en application par le biais d'un rigoureux processus de surveillance et d'inspection. Les montgolfières sont plutôt classées en tant qu'« aviation générale » et on leur attribue une priorité beaucoup moindre − si basse, en fait, qu'il est très peu probable qu'une grande montgolfière qui transporte des passagers payants soit soumiseà une inspection de sécurité du gouvernement.

Par conséquent, les questions fondamentales sont laissées aux soins des entreprises :

  • Qui définit les conditions météorologiques sécuritaires pour le vol et comment les détermine-t-on? Est-ce qu'un météorologue qualifié a fait une prévision officielle ou est-ce que quelqu'un a levé un doigt mouillé en l'air?
  • Que comprend exactement un briefing sur la sécurité des passagers? Existe-t-il des normes? Et que dire de la sécurité des cabines des montgolfières : les passagers ont-ils besoin de porter de l'équipement de protection comme un casque, des gants ou un dispositif de retenue; de plus, l'équipement principal comme les conduites et robinets de carburant est-il hors d'atteinte des passagers?
  • Qu'en est-il du reste de la montgolfière? À quand remonte la dernière fois que l'on a vérifié l'enveloppe? Les brûleurs? Y a-t-il un robinet d'arrêt d'urgence? Un tel robinet est-il nécessaire?

La bonne nouvelle est que de nombreux organismes font de la sécurité une priorité absolue. De plus, TC exige des exploitants de ballons qu'ils détiennent un certificat d'opérations aériennes spécialisées (COAS) spécial émis par le gouvernement. Le problème est que ce certificat n'expire jamais (un certificat émis le mois dernier est aussi valide qu'un certificat de 1975). De plus, un COAS ne respecte pas les mêmes normes que celles requises pour les autres exploitants aériens commerciaux. Pire encore, on n'exige pas des entreprises qui exploitent des montgolfières qu'elles rédigent des manuels d'exploitation et des manuels de contrôle de maintenance, soit des étapes fondamentales depuis longtemps mandatées comme standards pour les autres types d'aéronefs commerciaux.

Le BST, préoccupé par ce manque de normes et règlements adéquats, a émis deux recommandations en 2008. La première conseillait vivement à TC de s'assurer « de garantir le même niveau de sécurité pour les opérations commerciales de transport de passagers payants à bord des ballons que celui garanti pour les autres aéronefs ayant la même capacité de transport de passagers ». La deuxième, entre-temps, conseillait vivement à TC de s'assurer « que les ballons servant au transport de passagers payants sont munis d'un dispositif d'arrêt d'urgence de l'alimentation en carburant ».

TC s'est engagé à effectuer une « évaluation des risques » des opérations commerciales de transport de passagers payants à bord des ballons. Cependant, le processus réglementaire peut prendre plusieurs années et, entre-temps, nos recommandations sont mises au placard. Simplement dit, les mesures prises sont insuffisantes.

Alors, que nous réserve l'avenir? Difficile à dire. On n'empêchera pas les montgolfières de voler, ni les gens de prendre d'assaut les festivals du Québec, de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick, entre autres. Toutefois, qu'il s'agisse de leur premier vol ou du vingtième, les passagers méritent l'expérience la plus sécuritaire possible, ce qui signifie que les entreprises et les organismes de réglementation doivent collaborer dans le but d'établir des règlements, des normes communes et des pratiques exemplaires pour que le public puisse continuer de profiter sans risque de ce que deux frères français ont offert il y a plus de deux cents ans : l'excitation du vol et la possibilité de voir le monde du haut des airs.