Article de fond du BST

La recette d'une catastrophe? Ne rien faire et s'en remettre à la chance

par Kathy Fox, Bureau de la sécurité des transports du Canada

(Cet article est paru à l'origine en anglais seulement dans le numéro de novembre-décembre 2011 de la revue Wings.)

Un jumbo jet se prépare à atterrir sur la piste d'un aéroport métropolitain très achalandé durant un orage. Les passagers sont nerveux, la visibilité est faible, et au moment où les roues touchent le sol, l'avion a déjà franchi plus du tiers de la piste détrempée. Pire encore, le peu de piste qui reste s'amenuise rapidement comme peau de chagrin…

Fiction ou réalité? Pensez à l'atterrissage du vol 358 d'Air France à l'aéroport Pearson de Toronto, en août 2005. Deux questions rendent ce scénario d'autant plus effrayant :

Et si on savait à l'avance comment prévenir cette situation?

Et si on ne faisait rien?

Au Bureau de la sécurité des transports, notre travail est d'enquêter sur les accidents. Quand une situation dangereuse survient sur nos voies navigables, le long de nos pipelines, sur nos voies ferrées ou dans les airs, nous menons des enquêtes pour déterminer ce qui s'est passé et pourquoi. De plus, nous cherchons un moyen d'éviter que cela ne se reproduise. Cependant, notre travail ne s'arrête pas une fois l'enquête terminée ou le rapport publié. Notre mission est d'améliorer la sécurité des transports, et pas uniquement de publier des rapports sur les enquêtes. On se prononce lorsqu'un risque persiste, et on demande des changements lorsque les mesures entreprises sont insuffisantes.

C'est ainsi qu'en mars 2010, nous avons publié une liste de surveillance portant sur neuf enjeux de sécurité essentiels qui posent les plus grands risques aux Canadiens. Au début, il s'agissait pour nous « d'une pierre angulaire des changements » qui est devenue, par la suite, un chemin semé d'embûches.

Bien sûr, nous avons obtenu des résultats indéniables dans certains domaines, notamment auprès des exploitants de traversiers et des compagnies de chemins de fer. Non seulement des mesures concrètes ont été prises dans ces domaines, mais d'autres changements sont prévus. En effet, depuis sa publication, l'initiative créée par la liste de surveillance nous a permis de réévaluer sept de nos recommandations et de leur attribuer la note la plus élevée au BST, soit « entièrement satisfaisante ».

Mais qu'en est-il des millions de Canadiens qui voyagent chaque année sur des vols commerciaux? Nos efforts sont-ils suffisants?

Malheureusement, la réponse est non.

En mars 2010, le Bureau a informé le public des dangers liés aux intrusions sur les pistes des aéroports canadiens. Nous avons clairement affirmé que le risque actuel de collision avec des véhicules ou d'autres appareils au sol était trop élevé, et nous avons réclamé une amélioration des systèmes d'avertissement. Nous avons également signalé des dangers liés aux accidents lors des atterrissages ainsi qu'aux sorties de piste, et avons demandé aux autorités aéroportuaires de rallonger les aires de sécurité d'extrémité de piste (RESA) ou d'installer d'autres systèmes ou structures d'arrêt.

Plus d'un an s'est écoulé et rien n'a été fait.

Il serait trop facile de simplement jeter la pierre sur les organismes de réglementation. Il est évident que Transports Canada a tardé à mettre en œuvre des changements qui auraient amélioré la sécurité des pistes, mais ils ne sont pas les seuls acteurs concernés.

C'est pour cette raison que nous faisons appel à vous, en tant qu'agents de changement. C'est vous qui pilotez les avions canadiens, gérez les aéroports canadiens, dirigez le trafic aérien, et aidez des millions de personnes à arriver à bon port. Vous êtes dans une position idéale; non seulement vous connaissez les véritables enjeux, mais pouvez apporter des solutions dès aujourd'hui. Faut-il attendre auprès des organismes de réglementation? Cela ne nous aiderait pas à améliorer la sécurité. Et si on ne travaille pas dès aujourd'hui à améliorer la sécurité, eh bien… ce n'est qu'une autre excuse pour jeter le blâme sur les autres.

Voici les mesures que nous recommandons.

Le Bureau craint que les intrusions et les risques de collisions persistent tant que de meilleurs systèmes n'auront pas été mis en place. Les aéroports canadiens doivent se doter de systèmes d'évitement de collision plus performants. En ce qui concerne les accidents à l'atterrissage et les sorties de piste, on connaît bien les solutions. Les pilotes doivent calculer une distance d'atterrissage suffisante et ils doivent recevoir des renseignements en temps réel sur l'état de la surface de la piste, particulièrement par mauvais temps. En outre, les aéroports doivent allonger les aires de sécurité d'extrémité de piste ou encore installer d'autres systèmes ou structures pour arrêter en toute sécurité les avions qui dépassent la piste.

En fait, il ne devrait pas y avoir de problèmes.

Présentement, Transports Canada propose que les pistes respectent les normes de l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) qui recommandent  que les aires de sécurité d'extrémité de piste aient une distance minimale de 90 m, après les 60 m de la bande d'extrémités de la piste, pour un total de 150 m. De plus, il n'est pas exclu d'adopter la norme de l'OACI qui recommande une longueur de piste de 300 mètres.

Ces changements ne sont pas pour aujourd'hui, mais il est important de ne pas oublier ceci : ce n'est pas parce que ces changements ne sont pas encore obligatoires que c'est une mauvaise idée. Devons-nous revivre le cauchemar du vol 358 d'Air France qui a foncé sur la piste de l'aéroport international de Pearson à 80 nœuds? Que faisons-nous des centaines d'accidents évités de justesse sur les pistes de nos aéroports canadiens? Faudra-t-il attendre longtemps avant que quelqu'un – ou plusieurs personnes – se trouve au mauvais endroit au mauvais moment?

Croisons les doigts pour que personne ne soit blessé lorsque cela se produira. Mais pourquoi s'en remettre à la chance plutôt que de prendre des mesures concrètes dès aujourd'hui, puisque nous avons tous les mêmes objectifs? Nous connaissons déjà les dangers, alors assurons-nous que le système de transport du Canada soit le plus sécuritaire possible.

N'attendons pas que survienne une prochaine fois.